D’un point de vue extérieur, être graphiste, créatif, designer, webdesigner, c’est savoir utiliser des logiciels compliqués pour essayer d’en tirer quelque chose de « joli ». On a tous été un jour confronté au syndrome du « toi, tu fais pas un vrai métier« , sous prétexte qu’on a la chance de faire un métier pour lequel on est passionné. Malheureusement, ce genre de réflexions mène à des demandes à base de « ce serait sympa que… », « ça devrait te prendre 5 minutes », « tu me ferais un p’tit truc pour… » et consorts de toutes parts. Dans quelles situations peut-on dire oui, et doit-on dire non ?

Savoir dire oui

Même s’il est plus facile de dire oui que l’inverse, il faut réussir à identifier la limite entre un projet qui peut s’avérer motivant, enrichissant et valorisant, et un projet inintéressant et, disons-le, subi. Vous avez carte blanche et vous êtes sûr que vous allez vous faire plaisir ? C’est un projet pour une cause qui vous touche, que vous souhaitez soutenir ? C’est un proche qui vous demande un service ? Un service, le mot est lâché. Un ami, un oncle, une sœur, peut avoir besoin ponctuellement d’un coup de main : faire-part de naissance du petit dernier, flyer, blog perso… Et à ces gens-là, nos proches, (même si parfois on aimerait bien), on a du mal à se dire qu’il va falloir leur éditer une facture. D’ailleurs, souvent, quand ils sont polis et respectueux, eux-même ont du mal à vous faire travailler gratuitement. Alors, il faut trouver des compromis : vous ne souhaitez pas facturer vos services pour un faire-part de mariage auquel vous serez invité ? Si vous avez le temps, et l’envie de le faire : offrez-leur la création en cadeau de mariage. Cela ne force à rien, mais valorise le travail réalisé. En général, ces proches sont reconnaissants du travail fourni, et on y met généralement encore plus d’affectif et d’envie du travail bien fait si c’est un geste qui vient de soi.

Savoir dire non

Et il y a ceux que l’on rencontre au détour d’un mail, d’un appel, qui tentent de nous faire travailler gratuitement, avec la promesse d’une rémunération future, « si le projet fonctionne ». Parfois, on vous propose juste « de la visibilité », le droit de mettre votre nom sur votre création (petit rappel : que ce soit un projet rémunéré ou non, c’est un droit qu’on ne peut de toute façon vous enlever). Ceux qui créent une société mais qui n’ont pas prévu le budget comm’. Ceux qu’il faut fuir comme la peste. À ceux-là, personne ne leur doit rien, il n’y a pas de service à rendre, il faut juste les remercier gentiment et passer votre chemin. La visibilité ne paiera pas votre loyer.

Quoi qu’il en soit, il n’y a pas de mystère : le projet gratuit que vous subirez parce que vous n’aurez pas su dire non constituera un boulet du début à la fin. Pour peu que le client vous demande des modifications allant à l’encontre de vos conseils et recommandations, vous n’aurez même pas envie de le mettre dans votre portfolio. D’ailleurs, cela risque fortement d’arriver car il est bien connu que moins le client paye, plus il est chiant exigeant. Cela s’explique, car il n’a pas conscience de la valeur du travail, vous n’aurez pas défini un devis précis avec lui, limitant le nombre de propositions et d’allers-retours. Pour lui ce n’est rien, puisque ça ne vaut rien. Globalement, le projet ne vous aura rien apporté, ni financièrement, ni professionnellement. Excepté peut-être la force de dire non au prochain.

« Ça te fera de la pub », est un tumblr-compilation de tous ces mails que l’on reçoit et qui nous donnent envie de rire et pleurer à la fois.

« Bon, je dis oui ou je dis non ? »

Et si vous ne savez pas si vous devez dire oui ou non, Jessica Hische vous aide à prendre une décision avec son excellent Should I work for free?, plein de finesse et d’humour.

Should I work for free?

L’échange de compétences (troc 2.0)

L’échange de compétences est quelque chose que personnellement, je pratique de façon assez régulière, dans le cadre de projets personnels et non lucratifs. Pour exemple, j’ai des compétences très limitées (voire nulles, hem) en intégration et en développement, mais j’ai la chance d’avoir autour de moi de très bons développeurs qui peuvent avoir des besoins en webdesign. Ainsi, si l’un ou l’autre travaille sur son portfolio, son blog, ou un autre projet personnel, on trouve le moyen de s’entraider. Évidemment, pour qu’aucun ne se sente floué, il convient de poser quelques limites, et de quantifier (au moins à la louche) le temps passé : il ne s’agit pas demander LA fonctionnalité qui va demander plusieurs jours de développement, ou LE design qui va révolutionner le genre, mais de rester mesuré et travailler en bonne intelligence, en gardant à l’esprit que chacun fait cela sur son temps libre. Cet échange de bons procédés, je n’y vois que des avantages s’ils sont faits avec des personnes de confiance : non seulement cela permet d’entretenir une collaboration pérenne et pleine de bonne volonté avec une personne que vous estimez, mais en plus, il y a une certaine satisfaction de toutes parts car le travail est bien fait, par des personnes compétentes dans leur domaine.

Et les maquettes gratuites ?

En freelance, comme en agence, les appels d’offres non rémunérés sont légion : pourquoi payer pour des recherches graphiques alors que des centaines de professionnels sont prêts à les offrir ? La participation des agences aux appels d’offres est discutable, mais justifiable car une agence peut (théoriquement) se le permettre (de nombreux employés qu’il vaut mieux occuper entre deux projets, une notoriété et des références qui peuvent peser… etc.). Quand une agence fait appel à un freelance pour répondre en son nom à une compétition, elle doit toujours le rémunérer, que le marché soit remporté ou non : le freelance n’a pas à prendre de risques au nom d’une agence . En effet, si tel était le cas, que le marché soit gagné ou perdu, l’agence n’y verrait aucune différence, puisque c’est le freelance qui assumera le temps de travail non rémunéré !

Généralement, le mieux à faire est de proposer un tarif AO perdu, et un tarif AO gagné. Le tarif perdu comprendra le temps de réalisation des maquettes, et le tarif AO gagné comprendra également la cession de droits d’auteur, et les éventuels allers-retours et modifications.

Pour tous les autres cas (maquettes gratuites demandées par un client pour prendre sa décision, voir si vous êtes compétent, si vous répondez correctement à la demande, si vous êtes rapide, si vous aimez le rose…) : DON’T. Tout le travail que vous aurez réalisé pour gagner un potentiel client est déjà un travail de fond. En effet, une grande partie du processus créatif se constitue en amont de la conception graphique : prise de brief, compréhension des enjeux et du positionnement, étude de la concurrence et des codes du secteurs… une fois ce travail fait, il s’agit « simplement » de le retranscrire graphiquement. Proposer des maquettes gratuites, c’est nier tout le travail de recherche inhérent au métier, et qui demande déjà de fortes compétences d’analyses, et qui font appel à votre expérience et à votre champ d’expertise. En un mot comme en cent : c’est déjà un métier.

Évidemment, il faut se mettre à la place du client : comment peut-il être certain qu’il va être satisfait de la création de son graphiste ? Comment peut-il être sûr de son choix de prestataire ? Il n’y a aucun moyen d’évaluer le travail d’un créatif : ce n’est pas comme acheter une voiture ou un ordinateur : on ne sait pas quel sera le résultat final. Il convient de rassurer le client en amont, de lui proposer un réel accompagnement. Ainsi, lui montrer que vous êtes un professionnel qui étudie consciencieusement sa demande (et qui se fait payer pour cela) peut jouer en votre faveur.

Une vidéo qui parle mieux que moi du travail spéculatif, le cancer du métier… :

Pour terminer, n’oubliez jamais que vous avez des compétences que d’autres n’ont pas, et dont ils ont besoin. Ce n’est pas parce que nous avons un métier-passion que ça n’en reste pas le moyen de gagner notre vie, de nourrir notre famille, de payer notre loyer. Si nous l’oublions, il ne faut pas s’étonner que les autres l’oublient aussi. Si vous avez encore du temps et pas peur de l’anglais non sous-titré, regardez l’excellente conférence de Mike Monteiro (l’auteur de « Webdesign is a job ») : « F*ck you, pay me », sur les négociations de contrats pour les webdesigners et agences.

Et pour conclure sur une note plus légère mais néanmoins tout à fait juste, je vous laisse avec le graphique de Colin Harman, « How would you like your graphic design? » :

how-would-you-like-your-graphic-design
See ya! :)
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Graphiste & webdesigner, hyperactive sur Twitter, je travaille à Lyon, et réside dans une petite ville de la campagne iséroise. Pour voir mon travail graphique, consultez mon portfolio.